Fanattitude : entretien avec Nicolas Lugli

Nicolas Lugli est un jeune réalisateur du sud de la France, metteur en scène d’une vidéo d’Halloween qui marque autant l’anniversaire du film original que du culte qu’il voue à John Carpenter, celui grâce à qui il s’est lancé dans le cinéma. Fan de Martin Scorcese, Brian de Palma, Robert Zemeckis, ou encore Steven Spielberg, Nicolas Lugli affectionne aussi particulièrement le cinéma de Guillaume Canet. Aujourd’hui, il échange avec nous de sa passion pour Carpenter, de ses aspirations personnelles et de son regard sur le cinéma. Rencontre.

La vidéo est présentée comme un fan clip hommage direct à John Carpenter. On sent de prime abord qu’il s’agit autant d’un hommage au film qu’au réalisateur, avec un souci de mise en scène stylisée, reprenant des séquences clé du film original. On ne se surprendra pas de savoir que Carpenter a été une influence considérable pour Nicolas Lugli : « Il m’a tout simplement convaincu de devenir réalisateur. Qu’on peut faire un très bon film avec 300.000$ de budget et tourner celui-ci en 2 semaines [ça a été le cas pour Halloween : la nuit des masques, NDR]. Avec un scénario original, dénué de complexité et pas compliqué à réaliser ». La saga de Michael Myers, Nicolas Lugli la démarre pourtant avec Halloween Resurrection, à l’âge de 16 ans, un 31 octobre au soir, malgré les avertissements de son frère : « C’est par cet opus que j’ai démarré la saga. Ayant bien apprécié le film, je découvre avec ravissement qu’un autre opus (et pas des moindres : l’original) passait en fin de soirée sur une autre chaîne de télévision. Ma mère ne souhaitant pas me voir me coucher tard, elle me l’a enregistré. Je l’ai regardé le lendemain matin, puis dans l’après-midi, et une nouvelle fois le soir. Et ainsi de suite, chaque jour en rentrant des cours. Je suis devenu très attentif aux détails. Ma façon d’analyser un film, sans doute. Puis ce fut comme une évidence. J’ai compris que je voulais devenir réalisateur. J’avais trouvé ma voix ». En fait, la mise en scène simple et épurée de La nuit des masques confirme des envies de réalisation déjà présentes chez Nicolas Lugli lorsque, quelques années, plus tôt, il regardait les films de l’univers Star Wars, mais la mise en scène complexe du registre de la science-fiction le freinait à l’époque. John Carpenter s’impose alors à lui comme l’illustre alternative à cette difficulté : « J’aime les choses simples et réalistes. Réaliser un Halloween serait pour moi un honneur ».

Le tournage du clip se déroule dans une ambiance conviviale proche du film original de 1978.

Cette passion pour Carpenter, Nicolas Lugli la partage avec sa compagne. Ils se sont souvent dit qu’un jour, ils feraient leur propre Halloween : « À la sortie de la projection cinéma du dernier Halloween, et suite à notre rencontre avec John Carpenter lors de son concert à La Rochelle, ce projet de fan est revenu au goût du jour. L’élaboration a été très simple : on reprenait Halloween 1978, qu’on plaçait sous le sceau de 2018. On a gardé les passages les plus importants. J’avoue que le morceau musical choisi (issu de la bande originale du dernier film), qui durait 3 minutes, a forcément restreint le nombre de plans. Mais c’était un vrai challenge de réussir cette cohérence avec une durée d’images aussi limitées ». Son casting s’impose avec une grande évidence : sa compagne Tiphaine Pitoizet connaissant très bien le film original, elle devient la nouvelle Laurie Strode, la même que l’originale, façon 2018. Un aspect paradoxal de prime abord, pourtant très claire dans la tête du jeune réalisateur : « Tiphaine et Laurie ont des caractères diamétralement opposés, mais je savais que ses talents d’actrice allaient surpasser cette difficulté, et qu’au fond d’elle, elle était tout à fait en mesure d’apporter à l’écran ce que je souhaitais ». Dans le rôle de Michael Myers et du Dr Loomis, lui aussi réadapté, il fait appel à ses amis Yanisse Mahmoudi et Lorenzo Ferrigno : « C’est moi qui devais jouer Myers à la base, explique Nicolas Lugli, mais je rencontrais vite la difficulté de réaliser et jouer en même temps, ce qui n’était pas tenable dans le temps imparti. Avec la concentration des séquences choisies pour la vidéo de 3 minutes, Michael Myers était finalement trop présent à l’image pour que je m’accorde cette liberté. À la façon de John Carpenter en 1978 avec Nick Castle, le cascadeur qu’il choisit à l’époque pour jouer le rôle du tueur, j’ai appelé Yanisse et lui ai demandé : « Tu ne fais rien samedi ? Non ? Alors bloque ta journée. Tu vas jouer Michael Myers dans mon prochain court. Il était à fond ! ». Il s’entoure de sa bande qui le suit depuis ses premiers essais, dont un projet avorté de suite à Halloween Resurrection en 2003, et une bande annonce ténébreuse d’un affrontement cauchemardesque entre Freddy Krueger et Michael Myers : « Yanisse avait le masque de Freddy, moi celui de Myers, alors on s’est dit : ‘Allons-y !’ ». Une régularité qui lui garantit une certaine aisance et une confiance qui aide à la rapidité d’exécution de ses projets : « Pour moi, le cinéma, c’est une grande famille. Donc si je peux leur offrir un rôle, je le fais sans hésiter ». Il dirige son équipe avec rigueur mais sans prise de tête. Pour cette vidéo, il n’a pas exigé d’autre préparation à son équipe que de voir l’opus original, pour saisir l’esprit et l’enjeu des morceaux choisis, sachant qu’ils allaient ensuite transformer les personnages à leur guise, pour la version actualisée. « Il y avait des choses importantes que l’équipe devait avoir à l’esprit. Laurie Strode, sans ses deux amies Annie et Lynda, ça n’est pas la même chose. Tiphaine devait pouvoir s’approprier le personnage sans l’entourage qu’avait ce dernier dans le film. De Yanisse, j’exigeais toutefois un Myers conforme à l’opus original, car je n’ai pas beaucoup aimé les interprétations qui ont suivi, hormis peut-être celles des opus 7 et 8. Lorenzo, qui interprète Loomis, a joué d’improvisation. Il est le seul à n’avoir pu voir le film original avant nos prises de vue. Il n’avait que le souvenir du film enfant. Et quand il a finalement revu le film le lendemain de notre tournage, il était subjugué de voir la ressemblance de nos plans tournés comparés à ceux du film ».

Nicolas Lugli, lors du tournage de son fan clip Halloween 40 years en 2018.

« J’ai choisi ce titre musical pour ma vidéo car il était tiré de la nouvelle bande originale et signée John Carpenter. Le mix parfait. Utiliser l’ancienne musique sur des images tournées de nos jours n’aurait pas eu le même impact. Même actualisé, son style minimaliste me plaît énormément. Nul besoin d’avoir un orchestre pour que la musique fonctionne ». Carpenter a aussi été une influence musicale pour Nicolas Lugli. Il fait l’acquisition d’un clavier 88 touches et des logiciels Korg qu’utilise Carpenter et travaille ses propres extraits (voir sa version du thème d’Halloween en bas de l’article). Habité d’une grande motivation, Nicolas Lugli s’aide également de ses cours de guitare qu’il a pris enfant, et de ses souvenirs de solfège, nourri d’anecdotes révélées par Carpenter dans la biographie de Gilles Boulanger (John Carpenter par John Carpenter, aux éditions Le Cinéphage), comme celle indiquant que le compositeur culte d’œuvres comme Halloween, Prince of Darkness ou encore The Fog ne sait en fait pas lire de partitions, et qu’il s’estime lui-même comme un piètre musicien.

A cela, une autre prouesse de la vidéo est incontestablement l’utilisation de la musique sans interventions vocales ou sonores, à l’exception des coups de feu en fin de métrage. Interrogé quant à cette difficulté technique, le jeune réalisateur nous confie : « J’ai vu le clip de Christine que Big John a réalisé pour la nouvelle version de la musique. Je me suis dit que nous allions partir du même principe. Son clip est toutefois entrecoupé de vrais sons. Et pour être honnête, c’est aussi et surtout pour des raisons matérielles et financières que j’ai choisi de ne pas intégrer de sons à la vidéo. Au final, c’était aussi une façon pour le spectateur de se remémorer le film et d’y allier lui-même les sons par son imagination ». Une façon de renouer avec le style minimaliste de John Carpenter, dont le talent reposait beaucoup sur l’aspect subjectif, autant par les images que par la musique, avant l’intégration d’effets sonores. Un style à part entière, très significatif de la fin des années 70 et des années 80, que Nicolas Lugli estime toujours approprié dans le cinéma d’aujourd’hui. « Son style est propre à lui, plus qu’à une époque en soi. C’est ce que j’aime chez lui. Il ne rentre pas dans les codes hollywoodiens, alors qu’il pourrait très bien le faire, mais ce serait se dénaturer lui-même [il suffit pour cela de voir Les aventures d’un homme invisible, film de Carpenter réalisé comme une ‘commande’ d’Hollywood, qui s’est soldé par un échec commercial cuisant et un déni des techniques propres au réalisateur, NDR]. Il n’est ni un meneur, ni un suiveur. Il crée des univers, et y dénonce ce qu’il veut, comme dans Invasion Los Angeles où les travers de la consommation de masse sont pointés du doigt, une dénonciation légitime du système américain, où un film est entrecoupé toutes les 20 minutes par d’interminables spots publicitaires ». Selon lui, le style de Carpenter a toujours été riche de sens, et ce à toutes les époques.

Laurie Strode (Tiphaine Pitoizet) et Michael Myers (Yanisse Mahmoudi) dans Halloween 40 years

En tant que fan de la saga, au-delà des essais de Carpenter limités aux trois premiers opus (réalisateur, scénariste, puis compositeur, avant de passer le flambeau), Nicolas Lugli s’accorde une opinion toute personnelle sur les suites, dont le dernier opus qui fait suite directe au film original : « Halloween 2018 n’est ni plus ni moins qu’un film anniversaire, à l’occasion des 40 ans de la saga. Je pense qu’ils ont mieux réussi leur coup que pour Halloween 20 ans après, en 1998. On supprime les opus intermédiaires. Mais quand on y regarde de près, c’est un mélange de toutes les suites, y compris des remakes de Rob Zombie. J’avoue que le tout est très bien monté, et la chronologie est parfaite. J’ai adoré le dernier face à face, l’émotion est montée nette. Cependant, j’ai beaucoup moins aimé la scène finale, qui m’a un peu rappelé Halloween 4. David Gordon Green a été un très bon réalisateur indépendant. C’est ce qu’il fallait pour avoir un nouvel œil sur cette saga. Avant cela, c’est en dents de scie. Mon préféré reste l’original. Le second est aussi très bon mais il y a un problème avec le masque. Et le tueur est déjà trop présent à l’écran, à mon sens. Du coup, on sent de suite qu’il va surgir à chaque plan. Les autres sont partis dans de nouvelles directions, plus ou moins bonnes. Seul Halloween 20 ans après sort du lot, même s’il y a là aussi un très mauvais choix de masque. Pour une production à plusieurs millions de dollars, je trouve ça regrettable. Et j’ai bien aimé le remake de Rob Zombie, mais j’en ai détesté sa suite ».

Actualiser Halloween, ce n’est pas transposer trait pour trait l’histoire originale de nos jours. La réalité d’aujourd’hui étant bien différente, peut-être plus habituée au genre et à une certaine violence politique et sociale (notamment via les réseaux sociaux), on peut se demander si une jeune fille comme Laurie Strode pourrait se retrouver aujourd’hui dans une situation de désespoir, ou qu’un tueur comme Michael Myers pourrait encore frapper librement dans une petite ville contemporaine. « Je pense que ce genre de chose pourrait encore arriver, nous ne sommes pas à l’abri. Un tueur qui frappe au hasard, ce n’est plus de l’ordre du surnaturel. Par contre je pense que si le gars se relève après 5 coups de feu, je m’enfermerais à double tour chez moi ! ». Et pour ce qui est de la suite ? « Ce n’est pas une question que je me pose, sauf si on me charge d’en écrire le scénario ! Alors je saurais trouver un nouveau départ et un nouvel horizon pour Michael Myers, amener de la nouveauté tout en respectant les bases originelles ».

Aujourd’hui attelé aux essais de son propre style cinématographique, Nicolas Lugli essaye de se démarquer en tant que réalisateur : « Trouver mon propre style, prouver qu’il peut être bénéfique à un producteur. J’ai un long métrage déjà écrit. J’en ai un deuxième en tête que je dois mettre sur papier. Et je vais bientôt lancer la préparation de mon cinquième court-métrage ».

Tiphaine Pitoizet, Nicolas Lugli et John Carpenter, après le concert donné par ce dernier à La Rochelle en 2018.

2018 marque aussi la rencontre de Nicolas Lugli avec son idole, lors du concert de John Carpenter à La Rochelle dans le cadre de sa tournée anthologique de musiques de films et des créations personnelles de ses albums Lost Themes I & II : « Une rencontre formidable qui m’a donné la force de continuer malgré les doutes et les angoisses. La remise en question, c’est légitime et récurrent, et bien que cette rencontre avec Carpenter a été rapide, ça a été un coup de boost. Ça l’a même fait sourire de savoir que Tiphaine et moi nous nous sommes rencontrés et mis ensemble grâce à notre intérêt commun pour ses films. Il m’a montré du doigt et a dit : « Ça, c’est super. Allez venez par là qu’on fasse une photo ! » Un rêve d’ado de réalisé. Place au suivant ! La vie, c’est la poursuite des rêves. Et je n’aurais que ça à donner comme conseils à ceux qui souhaiteraient se lancer dans la réalisation : « Allez-y, foncez ! ». Même si vous avez des doutes, des peurs. Entourez-vous d’une bonne équipe, de passionnés, de collègues, et lancez-vous dans l’aventure. Ne vous prenez pas la tête avec des histoires de budgets, d’effets-spéciaux. Travaillez vos scénarios, vos dialogues, et préparer vous bien à l’avance pour éviter un maximum de surprises sur le tournage. À mon actif, j’ai plusieurs clips vidéo et quatre courts. Ils m’ont rapporté 29 prix. J’ai travaillé avec des personnes formidables. Je remercie d’ailleurs Moussa Maaskri (Vidocq, Les Aventures d’Adèle Blanc-Sec) qui nous a apporté ses connaissances sur mon premier métrage pour nous aider [Sur un fil, en 2013, NDR]. Si j’avais douté est-ce que j’aurais fait tout ça ? Certainement pas ! »

Halloween theme, revisité par Nicolas Lugli en 2019.

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