Halloween n’a pas inventé le slasher, mais l’a incarné définitivement afin de l’inscrire au cinéma comme un genre à part entière. Ce qui n’empêche pas d’autres productions, antérieures au film de Carpenter, d’en être d’illustres exemples, même s’ils appartiennent pour la plupart à un autre style dans le vaste monde de l’horreur (baroque, thriller, film noir, survival…). Mais il est intéressant de se pencher sur les slashers « d’avant Halloween » pour découvrir la façon dont ils exploraient des intrigues jusqu’alors non associées au genre. Quand tous les slashers les plus célèbres sont tour à tour accusés de copier Halloween ou Scream, qu’en était-il lorsque ces métrages phares n’avaient pas encore posé leur patte de référence absolue ? Cinq fois la mort (aka Devil Times Five ou Peopletoys ou encore The horrible house on the hill) est un excellent exemple, datant de 1974, et mettant en scène des enfants psychopathes s’attaquant à des adultes dans un chalet isolé.

Le métrage, dans sa généralité, ressemble aux fleurons de l’époque (années 70 oblige), où la recette varie entre plans et dialogues langoureux d’une part, et ambiance malaisante d’autre part. L’idée même de faire d’enfants en apparence innocents les auteurs d’actes immoraux est déjà une révolution malsaine pour l’époque qui se remet à peine des dernières élucubrations morbides de ses monstres sacrés (Dracula, Blob, Frankenstein et consorts). Cette volonté de s’éloigner des monstres légendaires et amener le mal dans le quotidien du commun des mortels, et plus spécifiquement des enfants, suit la continuité abordée depuis les années 60 avec Le village des damnés, Opération peur et L’exorciste et qui se poursuivra par exemple avec Carrie, Emilie l’enfant des ténèbres, La Malédiction, Alice, sweet Alice et Les révoltés de l’an 2000. De ces films, peu relèvent du slasher à proprement parler. Pourtant, avec Cinq fois la mort, la thématique et la narration s’inscrivent indubitablement dans ce style tranchant visant l’éradication pure et simple des adultes par des enfants désaxés.

Cinq gamins visiblement dérangés échappent donc d’un accident de bus qui semblait les transférer vers un endroit inconnu. Bien qu’impressionnant, l’accident en question, qui a causé la mort de son conducteur et d’une nonne, n’a visiblement pas blessé d’un cheveu les enfants. De prime abord, tous ces éléments au conditionnel proviennent du fait que le spectateur doit deviner l’intrigue car celle-ci est déjà parsemée de brèches. Il n’y a pas de présentation des personnages, et déjà le montage du film semble vaciller entre la paresse et l’amateurisme. On passe de séquences en accéléré à d’autres au ralenti, comme une expérimentation grindhouse à la saveur douteuse. Et il n’est pas encore question de juger de la façon dont les événements sont dépeints, puisque là encore on ne saura vraiment statuer la réalisation relève de l’accident industriel ou si la volonté était véritablement de rendre le visionnage malaisant. Le recours excessif aux ralentis ringards précédant chaque meurtre, les très gros plans sur les visages grimaçants et ridicules des victimes, l’incompréhensible filtre sépia lors du meurtre dans le garage… C’est à n’y rien comprendre. Tant est que les cinq vauriens pataugent dans la neige pour s’immiscer dans un chalet de luxe où trois couples ont élu domicile pour le weekend. Sans raison, les enfants vont frapper et exécuter les adultes avec une dextérité et une inexpressivité déconcertantes. Cinq fois la mort ne sera pas avare en surprises, mais pour déterminer si celles-ci sont bonnes, c’est au soin du confus spectateur.

Le scénario allie en fait l’horreur d’une situation absurde et inquiétante (des enfants tuant des adultes de sang-froid, dont une déguisée en bonne sœur) et des intrigues dignes d’un téléfilm érotique vintage à trois francs six sous (mention spéciale au combat des deux femmes en peignoirs sur fond musical censé booster l’action, intégrant toutefois quelques plans précurseurs en vue subjective). Viles histoires de tromperies, de coucheries, d’évolutions professionnelles insatisfaites, de conflits familiaux et de fuites dans l’alcool s’enchaînent sans consistance ni intérêt particulier. L’ensemble transpire l’amateurisme, voire l’improvisation. Le nigaud Ralph est le principal exemple du rôle mal joué par un mauvais acteur, les autres interprètes (adultes) étant un ramassis d’acteurs de seconde zone plus habitués aux méfaits télévisuels qu’aux œuvres cinématographiques. Joan McCall vue dans Grizzly, a écrit la suite Grizzly II avec le réalisateur David Sheldon, et des épisodes de Santa Barbara, les autres ont participé à L’agence tous risques, La petite maison dans la prairie, K 2000, Côte ouest, Shérif fais-moi peur, La croisière s’amuse et tutti quanti, soit rien de très reluisant. Du côté des enfants, si leur prestation nonchalante peut trouver excuse dans leur jeune âge, on peut noter Leif Garrett qu’on retrouvera dans le slasher Cheerleader Camp, et Tierre Turner, devenu cascadeur dans de très nombreux films (The Faculty, Predator II, Godzilla 2014, ou Terminator Genisys).

Le film vaut donc plus pour les mises à mort, malheureusement très mal tournées, que pour les rebondissements de son déroulement sans queue ni tête. Aucun des adultes ne cherche à comprendre ce que font ici ces enfants, d’où ils viennent et s’il ne serait pas judicieux de canaliser leur incroyable sens de l’effronterie. On est loin de pouvoir s’identifier à quelconque personnage, qu’il s’agisse des enfants insupportables ou des adultes pathétiques et/ou léthargiques. Les situations deviennent vite embarrassantes et l’éradication des personnages est à chaque fois une forme de soulagement d’arriver tant bien que mal au bout de la bobine. Pour cela, toute arme est la bienvenue pour les doux chérubins adeptes de l’homicide improvisé : couteau, masse, fourche, marteau, câble, pièges à loup, lance, hache, essence, sans omettre une petite touche exotique avec une noyade doublée d’une attaque aux piranhas, ou la fabrication artisanale d’une balançoire agrémentée d’une faux. Incroyable. Ajoutez à cela les charmes des années 70, des crinières excentriques et tenues typiques de ces dames au port de la moustache et cols ouverts sur torses poilus pour ces messieurs. Comme autres « grâces » typiques de l’époque, nous avons aussi la consommation excessive d’alcool, les « déviances transformistes » chez l’enfant, l’attraction sexuelle bizarre d’un mineur pour un cinquantenaire, l’écrasante domination masculine et la dévalorisation continuelle de la femme, et la résolution des problèmes par les armes. En somme, de quoi ne pas forcément induire mécaniquement que « c’était mieux avant ».

L’envers du décor n’est pas des plus évident non plus, puisque Cinq fois la mort n’a pas un mais deux réalisateurs. Le premier, Sean MacGregor, qui est le seul désigné au générique d’ouverture, a été viré après quelques difficiles semaines de tournage car ses rushs étaient considérés comme inutilisables. Il a même été dit que son côté instable l’a conduit à passer lui-même beaucoup de temps en instituts psychiatriques, bien que cet élément n’a jamais été confirmé. Le film est au final le mélange de ses prises de vue et de celles que le second réalisateur, David Sheldon (scénariste de Grizzly I & II et producteur de Survivance), a mis en bobine plusieurs semaines plus tard. Toujours dans un registre glauque, la jeune actrice Gail Smale (Sœur Hannah) était à l’époque du tournage la petite amie mineure de Sean MacGregor. Son accoutrement de « nonne » voilée de rouge avec ses lunettes roses étaient surtout un moyen de dissimuler les marques de son albinisme. Elle n’a d’ailleurs jamais joué dans un autre film que celui-ci. Enfin, l’actrice Carolyn Stellar, qui joue le rôle de Lovely, noyée dans la baignoire, est la mère de deux des enfants du film (Leif Garrett et Dawn Lyn). Ceux-là même traîneront le corps inanimé de la femme dans la neige, un souvenir plus perturbant pour le jeune acteur Tierre Turner que pour les deux bambins à la vue de leur mère nue et prétendue morte. L’ampleur dérangeante du film dépasse donc largement son résultat final, choisissant d’ailleurs de ne pas clore l’opus de manière traditionnelle, puisqu’il se termine par le mot « The beginning » au lieu de « The end ». Sommet du cringe. D’une certaine manière, on est en présence d’un The Strangers avant l’heure… mais, reconnaissons-le toute de même, en beaucoup moins bien.


CINQ FOIS LA MORT (PEOPLETOYS / DEVIL TIMES FIVE /
THE HORRIBLE HOUSE ON THE HILL),
UN FILM DE SEAN MACGREGOR & DAVID SHELDON, USA, 1974
● les + : une intrigue cringe qui éveille l’intérêt
● les – : une mise en scène pantelante et un cruel manque de consistance dans son intrigue
● les meilleures séquences dU film : bien que mal mise en scène, les séquences de la pendaison avec le générateur et le meurtre aux piranhas sont de drôles de surprises
● lA pire scène dU FILM : l’attaque tournée avec un interminable ralenti, dénaturant tout l’impact de la scène
Verdict : *****
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