Nombreux sont les ambitieux qui se sont bousculés au portillon pour pomper jusqu’à la moelle le format instauré par Halloween en 1978. À ce titre, Le monstre du train (aka Terror Train) se montre précurseur et tient à offrir d’emblée un spectacle au sens littéral du terme, plutôt qu’une vulgaire photocopie du film de Carpenter. Son cadre : un train lancé à toute allure dans la nuit. Son synopsis : un tueur revanchard qui s’y introduit pour perpétrer une hécatombe auprès de ses tortionnaires de l’époque. Son petit plus : il va semer la confusion en arborant moult déguisements selon les malheureuses victimes ayant croisé sa route. Bien que l’idée de départ était tout simplement de transposer Halloween dans un train, le producteur Daniel Grobnik (par ailleurs ami de John Carpenter et Debra Hill) cherchait aussi à profiter d’un tournage à moindres frais, au Canada, comme il allait en défiler par dizaines ensuite (Le bal de l’horreur, Meurtres à la St-Valentin, Happy birthday to me ou encore Curtains par exemple). Au final, s’il ne fait pas véritablement peur, Le monstre du train a d’autres cordes à son arc, et parfois même à son insu.

Dès le démarrage du film, le slasher déroule son cahier des charges, sentant encore le neuf, malgré que le spectateur connaisse déjà la formule par cœur : une mauvaise blague diablement macabre au détriment d’un pauvre élève perturbé conduit celui-ci à l’asile pour plusieurs années, avant de revenir pour exécuter une vengeance sanglante et aux petits oignons. Et si la formule fonctionne plutôt bien grâce à l’environnement hors du commun qu’offre cette locomotive privatisée pour cette fête du Nouvel An avec à son bord des élèves pressés de lancer les festivités, on ressent toutefois une certaine mollesse dans la réalisation (une succession de plans pantouflards pas seulement dus à l’espace restreints des couloirs du train) de Roger Spottiswoode (futur metteur en scène de Demain ne meurt jamais ou À l’aube du sixième jour), dont c’est ici le premier film. Pas de réelle action dans Terror Train, donc, malgré une séquence rythmée en fin de métrage, lors de la confrontation entre le tueur et l’héroïne, eu un jeu de lumières colorées et de brouillard pour renforcer le côté fantasmagorique.

En l’attente, le métrage pose les bases de ses personnages, à savoir l’héroïne Alana (campée par la toujours pimpante Jamie Lee Curtis), forte tête en partie responsable de l’internement du pauvre Kenny Hampson de la scène d’ouverture, son petit Mo dont l’assurance dépend beaucoup de son meilleur ami Doc, fier et vil bellâtre, et Mitchy, la meilleure amie d’Alana. Cette petite bande de copains, adeptes de la fête pour oublier leurs années d’études de médecine et toutes traces d’un trauma qu’ils ont à peine enterré dans leur tête, comptera sur l’autorité et la protection du conducteur du train, Carne, lorsque le tueur viendra commencer ses méfaits à bord. En bon slasher, Le monstre du train disséminera les meurtres petit à petit, jouant sur l’angoisse des yeux fous du tueur derrière son masque, profitant de cette fête carnavalesque pour passer inaperçu.

Parmi les surprises les plus admirables du métrage, impossible de passer à côté du sens du spectacle, avec le show permanent de magie avec le légendaire David Copperfield, enchainant tours de passe-passe et et numéros de séduction avec Jamie Lee Curtis, enveloppant le métrage tout entier dans cet univers envoûtant et enchanteur, doublé des talents du tueur à se camoufler derrière des costumes cent fois nouveaux, sans omettre l’ultime coup de théâtre lui permettant de garder son identité secrète jusqu’au bout. Jamie Lee Curtis sortait du tournage du Bal de l’horreur lorsqu’elle rejoint le tournage du Monstre du train. Bien que désireuse de quitter le monde l’horreur, elle sentait en son personnage un côté moins superficiel et plus courageux, justifiant son retour dans un rôle lié au slasher. C’est elle qui soufflera l’idée de l’échange de baiser avec le tueur à la fin de film, pour donner un peu de profondeur à leur relation, pour sortir du simple format tueur/victime.

Bien qu’exubérant dans sa trame et sa mise en bobine, le film secrète dans l’envers de son décor une ambiance beaucoup moins reluisante, comme le traitement de l’acteur Derek MacKinnon, interprète du tueur Kenny Hampson. En effet, ce dernier a été engagé de par son expérience dans le transformisme. Mais pour son audition et la préparation de son personnage, le réalisateur lui donnait à tout bout de champ des surnoms blagueurs voire insultants (dont des termes vulgarisant les homosexuels et/ou gens du spectacle liés aux pratiques du travestissement) afin de le mettre en colère et accentuer le potentiel de son personnage dans le film. Si l’interprétation de MacKinnon est excellente dans le film, l’acteur n’a jamais su comment expliquer ce traitement douloureux de la part du réalisateur, avec qui il se fâchait beaucoup pendant le tournage. Spottiswoode attribuait les accès de colère de MacKinnon à son inexpérience en tant qu’acteur, l’estimant être « un travesti des rues de Montréal qui n’y connait rien aux contrats et à la ponctualité » . Il dira même de lui que « bizarrement, il s’en est plutôt bien sorti, sans doute parce qu’il connaissant ce monde du théâtre de bas étage et était dès lors étonnamment efficace » . MacKinnon, très déstabilisé par cette expérience, n’a ensuite plus jamais tourné en tant qu’acteur dans un autre film.

Lors de rares interviews données depuis, l’acteur donnera toutefois des éléments très confus au sujet du tournage, blâmant tour à tour l’équipe technique et les acteurs, dont Jamie Lee Curtis. MacKinnon l’attaquera notamment sur ses « atouts physiques » et son statut de star, clamant que c’est lui qui a le vrai premier rôle du métrage et que Curtis faisait preuve de froideur et l’élitisme à son égard et au genre qui l’a fait connaître. Il décrira le combat final avec l’actrice comme un acharnement saisi en seule prise, où les pulsions et malaises entre elle et lui ont trouvé une issue violente durant laquelle il admet s’être montré presque possédé par le personnage, fou de colère et de brutalité contre sa victime. Il prétendra également que le scénario initial prévoyait une romance entre Kenny et Carne, le conducteur du train, que ce dernier prenait pour une femme. Mais MacKinnon était contre l’idée d’embrasser un homme devant les caméras, qui plus est le lauréat d’un oscar. Si cette liaison dans le scénario expliquait partiellement la présence de Kenny dans le fameux train, il laissait toutefois peu de chance au personnage de Carne de survivre jusqu’au bout du film. L’acteur indiquera aussi avoir subi des blessures qui sont passées sous silence et n’ont pas été considérées, comme la scène où le tueur claque les ampoules du wagon, provoquant la chute de minuscules particules de verre sur ses bras recouverts de faux sang, provoquant de véritables coupures qui ont nécessité une plongée de ses bras dans de l’eau chaude pendant plusieurs heures pour en extraire les fragments. Sa disparition des écrans après Terror Train est, toujours selon lui, sa décision. Mais elle restait encouragée par le système et les producteurs, qui ne lui proposaient que des rôles dans la lignée de celui de Kenny, empêchant l’acteur de jouer la comédie comme il le souhaitait via son métier de scène. « Je ne voulais pas être un Freddy ou un Jason. On m’a proposé les rôles d’autres films : de Happy birthday to me à My bloody Valentine, mais je n’en avais pas envie. » . Il apportera aussi son regard sur l’époque, avec l’essor des ravages du SIDA sur le début des années 80, quand on encourageait faussement les acteurs gay à se révéler au grand jour : « J’étais le premier personnage ouvertement gay de la télé, la censure ne l’aurait pas autorisé. Le scénario est très intelligent et permet de jouer sur les pirouettes, mais change aussi mon personnage en un pervers juste fou à lier. Terror Train est un des plus grands moments de ma vie, mais aussi une épée à double lame. J’avais 22 ans, ma vie changeait, les gens vous disent que vous pouvez le faire, que vous pouvez tout faire. Et à côté de ça, vous avez mon petit ami de l’époque qui n’a pas le droit d’être à moins de 15 mètres de moi sur les photos promotionnelles. C’était les années 80, l’époque où on vous faisait miroiter que tout est beau alors qu’on vous empêche tout bêtement d’être vous-même » . Ses propos troublants et quelques peu incohérents, relevés à l’époque de cette interview avec Jeff Cramer, ont été sévèrement jugés par les fans dans les années qui ont suivi, estimant que MacKinnon était un être perturbé et imbu, dont le narcissisme n’a d’égal que l’amertume de ne jamais avoir pu percer dans le cinéma et garder la notoriété de son rôle dans le film.

Le monstre du train, pour en revenir au métrage, parvient à générer une ambiance et un suspense malgré des mises à mort assez ternes, si ce n’est insignifiantes. Tout se joue sur le jeu du chat et de la souris (le chat étant affublé de parures excentriques pour troubler sa victime) plutôt que sur la finalité de l’acte (étranglement, coups de sabre, décapitations, le tout en hors champ). D’autres détails permettent de retrouver l’ambiance typique du début des années 80, et, malgré l’essor déjà importants de films du genre, les prémices du slasher movie. Notamment dans les dialogues, et les questionnements légitimes façon « Qui a bien pu faire une chose pareille ? » suivi de l’imparable « Pourquoi ? » et s’entendre répondre « Sans doute un ivre ou un drogué » , ne laissant place qu’à des explications rationnelles et dirigées, de la part des « adultes » (censés être la sagesse et la connaissance dans ce type de métrages) et à aucun moment les méfaits d’un tueur en série psychopathes comme on y pensera mécaniquement des années plus tard. La drogue et l’alcool sont donc les véritables travers de la jeunesse de l’époque, renforcés par le jeune âge, l’insouciance, l’irresponsabilité, et bien-entendu la dépravation. Après tout, que sont les jeunes sinon de perpétuels queutards idiots sous substances ? C’est tellement plus simple…

Aujourd’hui, Le monstre du train reste un des meilleurs représentants de son espèce, bien que parfois associé à l’univers du « transcodé » (comprenez par là les films aux personnages queer transidentitaires), aux côtés de Psychose, Massacre à la tronçonneuse, Sleepaway Camp et Le silence des agneaux, bien que moins connu que ses congénères souvent jugés transphobes (par le raccourci de faire des transgenres des tueurs désaxés). Cette réputation sommaire et mesquine s’ajoute à des raccourcis maladroits jouant sur le look androgyne de Jamie Lee Curtis, les rumeurs sur son corps et sa sexualité de l’époque, et sur le fait que la majorité des victimes soient des hommes, dénaturant l’objectif initial du slasher de divertir la gente masculine par le recours à des plans de femmes apeurées et assassinées en petites tenues… Cette ultime déformation du film sert à sa notoriété comme elle dessert au mythe d’un petit film qui ne cherchait qu’à être différent (et avoir le droit de l’être !) tout en faisant honneur à son illustre modèle, ce qu’il parvient justement à faire en ne jouant définitivement pas sur le même tableau.

LE MONSTRE DU TRAIN (TERROR TRAIN),
UN FILM DE ROGER SPOTTISWOODE, CANADA/USA, 1980
● les + : un cadre nouveau et hors du commun pour un tueur plein de surprises !
● les – : quelques longueurs à mi-parcours et des dialogues à la limite du risible…
● la meilleure séquence dU film : la poursuite entre le tueur et l’héroïne, sans temps morts, garantissant de belles montées d’adrénaline !
● les pires scènes dU FILM : les redondances des scènes de magie…
Verdict : *****

(sources : IMDb, stonecoldcrazyjeff.com, wikipedia)
