Halloween (2018) : critique exclusive

Quarante années se sont écoulées depuis que John Carpenter, avec la création du personnage de Michael Myers et la mise en scène d’Halloween, a révolutionné le genre horrifique et la vision qu’en avait le public. Subtil croisement des grandes figures des classiques de l’horreur qui déambulaient jusque-là (Dracula, la créature de Frankenstein et autres momies…) et tueurs en série officiant dans une réalité moins exacerbée (Norman Bates et consorts des giallos italiens), Michael Myers apparait soudain sur les écrans des salles obscures, et s’inscrit immédiatement dans la légende du cinéma contemporain, donnant naissance à toute une série de tueurs masqués officiant sur des critères similaires, avec plus ou moins (surtout moins) de potentiel et de succès. De tous les rejetons qui suivirent, hormis quelques fleurons mémorables, seul Halloween conserve son aura, et perdure dans l’esprit des gens grâce à un style cinématographique épuré, percutant et novateur, des personnages simples dans lesquels le commun des mortels sait se reconnaître (dont la final girl Laurie Strode, campée par Jamie Lee Curtis), et une menace masquée et armée qui marque les mémoires.

Pourtant, lorsqu’au milieu de cette pagaille de slashers, les producteurs lancent la mise en chantier d’Halloween II en 1981, John Carpenter, sollicité pour réitérer l’exercice scénaristique des aventures du croquemitaine au masque blanc, invente une parade justifiant les méfaits du tueur et surtout sa traque éternelle de Laurie Strode : le lien du sang. Le tueur ne frappe plus au hasard, mais suit une quête clairement établie. Le choc. Par cette pirouette à l’époque pas si commune du fait que les sagas étaient encore rares au cinéma, Halloween dévoile son fil rouge de malédiction familiale qui restera l’essence-même de la série de films, et ce jusqu’au remake de Rob Zombie qui ne profite même pas de sa libre réinvention pour se débarrasser de cette épine dans le pied. Et c’est à l’heure où débarque cet anniversaire de l’œuvre originale que la nouvelle équipe aux rennes du projet décide de faire table rase du passé et se reconcentrer selon eux sur l’essentiel.

Halloween returns (premier titre envisagé) se met en marche, élabore son étape mystérieuse de préproduction, et emballe les fans avec une force aussi incommensurable que déroutante à l’annonce de l’arrivée de Jamie Lee Curtis dans le projet. L’actrice, déjà de retour à son initiative en 1998 pour Halloween 20 ans après, avait à cette occasion déjà choisi d’effacer le passé des séquelles graveleuses pour revenir aux origines qu’étalaient à l’image Halloween… et Halloween II, jusque-là indissociables (rappelons que les deux films se déroulaient la même nuit, entremêlés l’un et l’autre comme un seul et long film posant la genèse de tout la saga qui suivait). Le succès avait été au rendez-vous, au même titre qu’une énième séquelle qui en altérait tout l’impact (l’insipide Halloween Resurrection en 2002). Dès lors, la crédibilité de ce retour était le premier combat de la production aux yeux des fans : justifier un come-back qui ne devait pas rimer trop facilement avec un simple nouvel anniversaire (comme un phénomène naturel se renouvelant tous les 20 ans), ni une stratégie marketing palliant le manque d’intérêt que pourrait avoir ce projet sans le personnage phare de Laurie Strode. Car l’annonce du retour de Jamie Lee Curtis s’accompagnait alors de celui de John Carpenter à la production, comme pour consolider une équipe originelle et dès lors, véhiculer une grande vague de nostalgie.

À l’heure où Halloween (version 2018) débarque sur les écrans, force est de constater que le débat de l’utilité du film reste entier, tant on nage en permanence entre des états d’euphorie incontrôlable et de gêne troublante à la vue du résultat, et pose évidemment la question de s’il est réellement possible de faire une suite à un film vieux de 40 ans en jouant sur les deux tableaux de la nostalgie et de la modernité. Car au-delà de quelques très subtils clins d’œil faits aux autres films de la saga, l’accent est mis sur les hommages au film original, retranscrivant parfois trait pour trait des séquences qui provoquent autant de plaisir chez le connaisseur qu’un froncement de sourcils à la pensée peu crédible de cette redite dans la réalité que cherche à générer le métrage. Car comme John Carpenter en 1978, le réalisateur David Gordon Green tient absolument à faire de Michael Myers une menace indétectable dans un monde tout ce qu’il y a de plus sensé. Et c’est là le principal plantage du film : car il est impossible de crédibiliser une aura fantomatique. En effaçant le final choc du film original (Myers, criblé de balles, tombait au sol avant de finalement disparaître une nouvelle fois comme un fantôme) et en indiquant avec une amère facilité qu’il n’avait pas disparu mais qu’il a été arrêté cette nuit-là et réenfermé à l’asile de Smith’s Grove pendant 40 années, Gordon Green et ses scénaristes effacent l’aura mystique de Myers comme Carpenter l’avait fait en faisant de lui le frère revanchard de Laurie Strode dans Halloween II. Avoir effacé ce lien de parenté ne crédibilise en rien le retour du tueur à Haddonfield. Bien au contraire, il relance tout un tas de questions qui enduit d’absurde la totalité des éléments de l’histoire. Aujourd’hui, Myers est un évadé de prison qui, pour des raisons de nouveaux obscures, déambule dans sa ville natale, peut-être à la recherche d’un but, peut-être pas. Il vaque et tue (et il tue grassement, cette fois. On est loin de la sobriété du film original), tout simplement. Il a retrouvé son masque, sa tenue de garagiste, sa force incroyable (à 61 ans, ça force le respect), mais a perdu son aura inquiétante, ne fait plus peur du tout, et surtout, ne sait plus qui poursuivre et pourquoi (honnêtement, on a sur ces points l’impression indigeste de revoir le remake de Rob Zombie, avec qui plus est un masque aussi analogue). Et à ceux qui souhaiteraient dire que Myers n’a pas besoin d’un but pour errer ainsi, qu’il est le mal à l’état pur, oserait-on alors demander le réel but de cette remise en œuvre ? Pas le but de Myers, mais le but du film ? Il y a une réponse, qui contribue à faire de ce nouveau Halloween un film majeur, mais pas pour les raisons que l’on pourrait croire, et qui expliquerait aussi en quoi Jamie Lee Curtis a trouvé son compte en reprenant le rôle de Laurie Strode : le drame de son personnage, et les séquelles directes et indirectes de son atroce expérience, quatre décennies plus tard.

C’est en effet sur ce point que le film tire son épingle du jeu. Jamie Lee Curtis livre un jeu d’actrice exceptionnel à grands renforts de séquences à l’intensité dramatique. Mieux encore que dans Halloween 20 ans après (la comparaison est inévitable), elle offre ici à l’image un personnage brisé émotionnellement parlant, qui tient à faire bonne figure envers et contre tout devant ce qui reste à ses yeux son plus grand combat et la raison de sa perte. Personne n’a pris Laurie Strode sous son aile après son agression le 31 octobre 1978, et s’en sont suivies des années de peur et de traumatisme qui l’ont plongé dans la démence et l’isolement. À voir la séquence de Laurie assistant depuis son van au transfert des prisonniers, ou la scène du restaurant, avec cette même Laurie qui craque sous la pression de l’événement. Le film dénonce ainsi l’absence d’aide apportée aux victimes dans les années 70 et 80, et amène l’inquiétude à s’étendre un peu plus avec l’idée que les monstres engendrent des monstres. Myers ne serait plus la seule menace pour Laurie Strode, puisque d’une certaine façon elle en est devenue une pour elle-même depuis bien longtemps. Reste à savoir si elle ne deviendra pas une menace à son tour pour les autres.

Du point de vue de la mise en scène, David Gordon Green livre un film de très bonne facture. Il n’y a de plans statiques que pour accentuer le suspense des séquences où l’atmosphère lourd contribue à son efficacité (la cour des prisonniers de Smith’s Grove, les toilettes de la station-service, le final dans la maison de Laurie), le reste est vif et dynamique. Il n’y a donc plus grand-chose du style de John Carpenter, pas même une trace de vue subjective, mais ce dernier intervient à temps pour signer une musique électronique authentique et admirable qui fonctionne à merveille. Les acteurs font ce qu’ils peuvent selon ce que le scénario aura apporté en profondeur à leurs personnages. Judy Greer méritait une plus grande attention, l’essentiel étant concentré sur Laurie Strode et sur sa petite fille Allyson (interprétée avec brio par Andi Matichak), soit sur les deux générations de spectateurs visées par le film. Et des personnages qui semblent être des prototypes clichés (le shérif et le psychiatre), nul ne doute que les petites attentions portées dans le scénario sauront renverser les poncifs et faire bondir les spectateurs de leurs sièges. Certains dialogues se chargeront d’apporter toute la dimension émouvante de destins familiaux fracturés ou calibrer ce qu’il faut retenir ou non des précédents métrages, Halloween cherchant à la fois d’exister en tant que suite mais surtout en film à part entière.

La force du récit lorgne pourtant sévèrement avec la fragilité la plus déconcertante, encore une fois parce que nous sommes face à un film d’horreur et non un mélodrame. Contrairement à Laurie, c’est Michael Myers qui, comparativement à Halloween 20 ans après, rate son entrée en scène pour le grand moment de la confrontation, alors que reviennent les fatales questions qui vont justifier ce nouvel affrontement. Si Laurie Strode n’est plus sa sœur, qu’est-ce qui le conduit à la poursuivre elle ou sa descendance ? Pourquoi Laurie Strode elle-même a-t-elle passé tant d’années à former sa fille aux techniques de combat si ce n’est parce que Myers restait une menace directe pour elle et sa famille ? Certes, une intervention extérieure aidera Myers à se remettre sur le chemin de Laurie (libre à chacun d’apprécier ou non cet étonnant coup de théâtre) pour un final en apothéose qui effaceront les lacunes préalables au slasher un peu facile mais de très bonne facture servi jusque-là, avec des séquences intenses et brutales (le prologue a Smith’s Grove, les séquences de la station-service et des agressions dans le voisinage d’Haddonfield, la scène de l’éclairage automatique, du placard ou encore le meurtre de la baby-sitter). Pas de réelles scènes d’anthologie, mais on ne s’ennuie pas malgré quelques épisodes imparables au genre (les amours déçues de la jeune héroïne,  des marques d’humour un peu navrantes de la nouvelle génération, des personnages trop peu explorés). Quand Myers entreprend enfin ce pourquoi on l’avait attendu depuis si longtemps, la montée d’adrénaline est une pure récompense, avec une intensité proche de la jubilation éprouvée lors du générique de lancement du film, avec la réapparition (si ce n’est la résurrection) de la citrouille originale (du pur génie). C’est le moment tant attendu pour Laurie Strode et pour les spectateurs, anciens ou nouveaux. Peut-être un peu moins pour Michael Myers, mais qu’importe. Tout le suspense entretenu durant les 80 premières minutes trouve enfin matérialisation à l’écran, pour le meilleur (le jeu de cache-cache dans une maison bourrée de pièges tant pour le prédateur que pour la proie, qui alternent savoureusement ces statuts pour le plus grand plaisir du spectateur) et pour le pire (un épilogue facile qui se coupe quasiment en pleine action). Porte grande ouverte sur une suite, Halloween ne tient pas de final choc, mais juste ce qu’il faut pour attiser les convoitises. Une déception en demie teinte qui maintient la question d’origine : l’intérêt du film en tant que film. Car si les studios Blumhouse tiennent dorénavant à nous servir des suites, était-ce vraiment nécessaire de nous effacer toutes les autres ? On ne peut justifier le fait de chercher à épurer et crédibiliser un personnage pour rejouer les mêmes cartes de la séquelle à redite ensuite. Michael Myers survivait aux balles mais redevenait un humain enfermé en prison. Échappera-t-il à présent aux flammes pour tuer dans une suite sans redevenir un croquemitaine immortel qui en découdra encore et encore jusqu’à ce que mort au box-office s’en suive ?

En tous les cas, Halloween version 2018 reste une œuvre majeure et ancrée dans son temps, le rythme du film et ses meurtres gores et nombreux (18 tout de même ! En son temps, même Jason des Vendredi 13 n’arrivait pas à un tel résultat) contribuant à apporter à son récit dramatique tout ce qu’en attendrait le public d’aujourd’hui, entremêlant quelques facilités scénaristiques à des moments brillants. Les fans, quant à eux, choisiront le camp dans lequel ils souhaiteront se placer, appréciant ou subissant ce retour aux sources avec toute l’indulgence qu’il faut face à un projet qui efface ce qui a aussi grandement contribué à son succès. Car, au fond, qui se souviendrait encore de Michael Myers, 40 ans après, s’il n’y avait eu toutes ces suites que le nouveau film a si facilement choisi d’éradiquer ?

ZeShape

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